JEROME BOSCH FAISEUR DE DIABLES.

Dernière mise à jour : 1 sept.



Le Jardin des délices (panneau central), entre 1494 et 1505, huile sur bois, 220 x 389 cm. Madrid, Museo Nacional del Prado.


Créateur de monstres et de visions infernales, Jérôme Bosch (vers 1450-1516) n’a pourtant pas le profil d’un hérétique ou d’un artiste en marge. Formé dans l’atelier familial de Bois-le-Duc, il intègre l’influente confrérie de Notre-Dame, vouée au culte de la Vierge. Peintre de culture humaniste, en phase avec l’élite urbaine de son temps, il travaille pour une clientèle aristocratique, voire princière.

C’est à Bois-le-Duc, ’s-Hertogenbosch en néerlandais, que Jheronimus van Aken vit le jour, vers 1450. Les Aken sont peintres depuis plusieurs générations. Le grand-père avait quitté Nimègue en 1426 pour s’établir à Bois-le-Duc. Le père, Anthonius, acheta en 1462 une maison appelée In Sint Thoenis (À saint Antoine), située sur la Grand-Place. Anthonissen est aussi le deuxième prénom de notre peintre, dans l’œuvre duquel ce saint patron sera très présent. À l’instar de ses ancêtres, qui avaient choisi pour patronyme le nom de leur ville d’origine (Aken : Aix-la-Chapelle), Jheronimus adopta le nom de sa ville natale, ou du moins la terminaison qui suffit à l’identifier : « bosch », le bois.



Bois-le-Duc : un carrefour artistique

’S-Hertogenbosch, littéralement « le bois du duc », fut fondée en 1185 par les ducs de Brabant, à l’emplacement de leur forêt de chasse. En 1430, le duché intégra la Maison de Bourgogne, avec Bruxelles pour capitale. En 1477, suite au mariage de Maximilien Ier avec Marie de Bourgogne, le duché et l’ensemble des Pays-Bas passèrent aux mains des Habsbourg. À la fin du Moyen Âge, Bois-le-Duc compte parmi les villes les plus prospères du Brabant, avec Bruxelles, Anvers et Louvain. Nombre d’artisans d’art y travaillent, notamment au service des établissements religieux, églises, couvents, béguinages, confréries, dépendant principalement des franciscains et des dominicains. Dans la première moitié du XVIe siècle, on dénombre une trentaine d’églises. La collégiale Saint-Jean-l’Évangéliste, qui abrite une image miraculeuse de la Vierge (la Zoete Moeder, la Douce Mère), devient alors le plus important lieu de pèlerinage des Pays-Bas.



L’Escamoteur, vers 1510-30, huile sur bois, 53,6 x 65,3 cm, Saint-Germainen- Laye, Musée municipal.


Renouveau spirituel et conscience aigüe du péché

La vie religieuse est fortement marquée par la Devotio moderna (Dévotion moderne) impulsée par le prédicateur Geert Grote (1340- 1384), diffusée par les Frères et sœurs de la vie commune, et par le biais d’un ouvrage appelé à connaître de nombreuses éditions dans plusieurs langues : L’Imitatio Christi (L’Imitation de Jésus-Christ ) de Thomas a Kempis.




Le Triptyque du Chariot de foin (panneau central), 1510-16, huile sur bois, 133 x 100 cm, Madrid, Museo Nacional del Prado.


Ce climat de religiosité accrue et ces thèmes se reflètent dans l’œuvre de Bosch, imprégnée de la notion de péché. Mais pour le peintre comme pour Sébastien Brant – l’auteur de l’ouvrage La Nef des fous –, la morale religieuse se double d’une morale sociale, les péchés sont des folies nuisibles tant à l’individu – qui court ainsi à sa perte – qu’à la collectivité – qui doit les réprimer afin de préserver l’ordre social. Établis à Bois-le-Duc en 1425, les Frères de la vie commune sont très impliqués dans l’École latine de Bois-le-Duc, où le jeune peintre étudia tout en se formant dans l’atelier familial. Le prénom même de Bosch, Jheronimus (Jérôme en français), témoigne d’un puissant lien familial avec ces frères dont le patron était saint Jérôme et qu’on appelait aussi hiéronymites.





Un art né au cœur d’un foyer humaniste

Cette école où, à la génération suivante, Érasme passera plusieurs années, contribue à créer un foyer humaniste qu’entretiennent aussi les différents imprimeurs installés dans la ville. En 1484, Gerard van der Leempt publie ainsi un ouvrage étrange, La Vision de Tundal, écrit par le moine irlandais Marcus de Cashel (XIIe-XIIIe siècles), récit d’un voyage dans l’au-delà dont maints passages se reflètent dans les œuvres du peintre. Ces imprimeurs éditaient des textes dévots et des lettres d’indulgence ainsi que des auteurs classiques et des écrivains humanistes. Le grand ouvrage d’Érasme, Éloge de la folie, ne fut publié qu’après la mort du peintre, mais La Nef des fous de Sébastien Brant, l’un des modèles d’Érasme, fut édité en néerlandais dès 1500, et le tableau homonyme du Louvre s’y réfère explicitement.



Jérôme Bosch et le travail d’atelier

On ignore comment fonctionnait l’atelier de Bosch, mais tout porte à croire qu’il perpétua la tradition familiale, œuvrant auprès de son père, de ses oncles, de son frère aîné Goessen et de son neveu Anthonius Goessens, tous peintres. Les documents d’archives font aussi mention d’apprentis. Révélé par les techniques modernes, le dessin sous-jacent des panneaux trahit l’intervention de plusieurs mains sur certaines de ses œuvres. « La collaboration sur un pied d’égalité de maîtres qui n’étaient manifestement pas égaux par le talent devait appartenir à la pratique journalière de l’atelier familial de Bosch », écrit Bernard Vermet (in Jérôme Bosch, l’œuvre complet, éditions Ludion/Flammarion, 2002).



L’Excision de la pierre de folie, vers 1510-20, huile sur bois, 48,8 x 34,6 cm, Madrid, Museo Nacional del Prado.


Commanditaires fantômes

Pour qui travailla le maître ? On sait que l’église Saint-Jean abritait plusieurs retables peints par lui, notamment celui de la confrérie de Notre-Dame, dont il ne reste que deux petits panneaux. Le Saint Jean-Baptiste (conservé aujourd’hui à Madrid) comportait, sous la gigantesque plante qui le recouvrit plus tard, le portrait du commanditaire : il s’agit probablement de Jan van Vladeracken, frère juré et prévôt en 1488-89. Ce commanditaire « fantôme » n’est pas le seul dans l’œuvre de Bosch : d’autres ont été retrouvés, sous les repeints, dans le Jugement dernier de Vienne, la Martyre crucifiée de Venise, ou l’Ecce Homo de Francfort. Le motif de ces disparitions reste inconnu. Furent-elles le fait du peintre lui-même – mais pour quelles raisons ? Sont-elles imputables à l’évolution politico-religieuse d’une région devenue calviniste avec son r attachement aux Provinces-Unies, au XVIIe siècle ? Ou à des raisons commerciales ? Car l’immense succès de Bosch, dès son vivant et dans toute l’Europe, entraîna le démantèlement de certains retables et la transformation des panneaux en pièces autonomes, sur lesquelles la figure du donateur devenait superflue…


Source : Manuel Jover Connaissance des arts


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